On n’entend que ceux qui manient l’outrance

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Article de Ouest-France du 28 Mai 2022 ...

GRAND ENTRETIEN. « On n’entend que ceux qui manient l’outrance », selon Fabrice Humbert

Fabrice Humbert, enseignant et romancier, écrit sur la violence politique dans nos sociétés contemporaines. Il alerte sur la montée de la haine et de l’insulte dans le débat public.

Dans Les mots pour le dire : de la haine et de l’insulte en démocratie, Fabrice Humbert, enseignant et romancier, alerte sur la montée de la haine et de l’insulte dans le débat public. Entretien.

Insultes, excès et outrances ont envahi le débat public. C’est un retour en arrière ?

La pratique du débat, organisé, apaisé, est le fruit d’une longue politique de civilisation. Ce mouvement a démarré au XVIe siècle, dans un contexte de guerres de religion, pour « polir » des rapports humains extrêmement brutaux. Il y a eu une vraie volonté d’harmoniser les mœurs. On trouve ça chez Érasme, dans Le Courtisan de Castiglione, qui prône un modèle de civilisation fondé sur la politique et la sociabilité, chez Molière plus tard, avec le modèle de l’honnête homme, puis tout le dialogue de la philosophie des Lumières.

Sommes-nous en train de perdre cet art de la conversation ?

Ce qui prime aujourd’hui dans la communication, ce n’est plus le dialogue, l’écoute de l’autre, mais précisément de ne plus lui accorder la parole. Il faut l’écraser pour imposer son propre point de vue. Nous vivons dans une telle cacophonie médiatique, avec tellement de gens qui parlent, que seuls ceux qui tiennent des propos extrêmes parviennent à se faire entendre. La radicalité permet de se distinguer des autres. Même ceux qui veulent porter une parole sensée, sont contraints, pour être écoutés, d’en passer par l’outrance. C’est devenu une règle du jeu incontournable.

Incontournable, vraiment ?

Elle s’impose parce qu’il y a un appétit de reconnaissance extraordinaire dans notre société, comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Tout le monde peut y arriver, à condition d’accepter cette fameuse règle de l’outrance. Ce qui est profondément nocif.

Ce n’est pas nouveau…

Certes, mais les outils ont tout changé. La volonté de « percer » à n’importe quel prix s’est considérablement développée. Et les réseaux sociaux le permettent. On a rarement vu truc plus bête et plus rémunérateur, mais un influenceur est bien plus reconnu aujourd’hui, qu’un professeur au Collège de France. C’est, si je puis dire, un coup de génie de la bêtise.

« Il y a un rapport direct entre la parole violente et la violence physique »

Quand est-ce que cette dérive a démarré ?

La violence des mots revient à chaque grande crise politique. En Allemagne dans les années 1920, en France dans les années 1930… Cette exaspération de la voix qui porte était remarquable dans les années 1970, une période marquée par l’éloquence de l’extrême gauche, l’idée qu’il fallait s’imposer aux autres par le langage, avec une rhétorique démentielle et un amour du verbe violent.

La violence des mots précède toujours la violence dans les actes ?

Il y a un rapport direct entre la parole violente et la violence physique, oui. Chauffer à blanc les gens par les mots permet le passage à l’acte. On l’a vu en Allemagne avec la montée du nazisme, mais également au Rwanda, dans les années 1990, avec la Radio des 1 000 Collines. Il y a toute une rhétorique qui prépare le crime. Elle commence par le choix des mots pour désigner l’ennemi, de façon à faire de lui quelque chose qui n’est pas un homme. Vous ne pouvez pas tuer sans ce travail préalable de déshumanisation.

Devons-nous craindre un retour au chaos ?

La mécanique est similaire, mais ça ne débouchera pas forcément sur un massacre. D’abord parce que l’histoire, c’est autre chose que des mécaniques. Ensuite, parce que la majorité des gens, dans notre pays, déteste ces excès et les rejette. Mais c’est une majorité silencieuse. On n’entend et ne voit que ceux qui manient l’outrance. La vérité, c’est que nous éprouvons parfois du plaisir au spectacle qu’ils produisent. Chacun peut y voir sa propre faiblesse. En comparaison, le langage de la responsabilité apparaît ennuyeux comme un prêche d’église. Les partis de gouvernement, à force d’user de mots creux, vides de sens, ont atrophié leur parole et dévitalisé la politique.

« Annoncer que la France est raciste, c’est la rendre raciste », écrivez-vous. Les populistes déforment la société ?

Les positions extrémistes sont dangereuses parce qu’elles créent ce dont elles parlent. Répéter quelque chose à longueur de journée finit par le faire advenir. Cette espèce d’effet de chauffe par les mots est une incandescence très dangereuse. Il y a une puissance effective du populisme. Désigner un bouc émissaire taquine nos pulsions. Ça fonctionne comme un bon roman, un film hollywoodien, mais cette radicalité n’est, en réalité, qu’une compromission. Ce n’est jamais une décision ou une solution que le populiste cherche à faire valoir, mais lui-même. Il s’aime dans l’exercice qui consiste à asséner sa « vérité » pour faire de l’audience. « Je suis le seul à briser les tabous » ; « Je suis le seul à oser dire la vérité » : la parole populiste est une parole narcissique.

Pouvons-nous y perdre la démocratie ?

Ce que je vois surtout, c’est une espèce de péril de dilution de la qualité du personnel politique. En gros, si être politique, c’est se faire insulter à longueur de journée et connaître le tribunal une fois sur deux, quel intérêt ?

« Une liberté anarchique, sans sens du collectif, ne mène qu’au désordre »

Nous élisons les politiques pour qu’ils dirigent, pas pour leur taper dessus quand même ?

Les deux ! On les met sur orbite pour ensuite les haïr. On fait la même chose avec les personnalités du spectacle ou du sport, mais cette mécanique s’accompagne, pour les politiques, d’une méconnaissance totale de ce qu’ils sont vraiment. On en fait des espèces d’êtres supérieurs, qui auraient toutes sortes d’avantages et s’en mettent plein les poches, et que l’on va détester au dernier degré sur ces bases fantasmées. C’est complètement infantile.

Comment sortir de l’ornière ?

En apprenant à partager les décisions. C’est une faiblesse française étonnante. Le nombre de gens qui ont fait des études est particulièrement élevé dans notre pays, nous sommes hyperinformés, mais nous ne participons que très peu à l’exercice du pouvoir. Tout le monde a l’air de considérer que tout doit dépendre des chefs élus. Ils sont forcément mauvais – c’est comme ça en France – mais on attend tout d’eux. Alors qu’il pourrait y avoir quelque chose de beaucoup plus égal dans la prise de décisions. C’est possible, à la condition de se comporter en citoyens responsables. Et élaborer de nouvelles solutions institutionnelles.

En s’appuyant sur des référendums, des conventions citoyennes ?

Il y a beaucoup de choses qui vont déjà dans le bon sens, à commencer par l’évolution de notre rapport à l’autorité. Au sein de la famille, de l’école, dans les entreprises, en politique… dans tous les domaines, les rapports d’autorité ont profondément changé, ce qui n’est vraiment pas un mal si l’on veut parvenir à un système égalitaire, dans lequel chacun est associé à la décision. Le problème, c’est que nous sommes au milieu du gué.

C’est-à-dire ?

Les formes classiques d’autorité s’effondrent, mais il n’y a pas de responsabilité collective de la société civile pour y répondre. Une liberté anarchique, sans sens du collectif, ne mène qu’au désordre. Il faut trouver de nouvelles formes permettant aux citoyens de se prendre en main et de s’organiser eux-mêmes. Tout ça se développe, je crois. La réflexion doit être commune. Il faut qu’il y ait débat et que chacun s’attelle à trouver des solutions. Chaque citoyen doit prendre sa part de responsabilité.

« La politique est un théâtre, le politique n’est pas un acteur »

Quel regard portez-vous sur la campagne présidentielle qui vient de s’achever ?

On a assisté à un gros art de la mise en scène, avec des prises de parole assez technocratiques et d’autres tout à fait extrêmes. Eric Zemmour est celui qui a poussé le plus loin l’excès du langage et de la mise en scène. Le score exceptionnel de Jean-Luc Mélenchon traduit une excellente campagne autour de sa personne, et un grand professionnalisme dans l’organisation. Il a un vrai sens de la campagne. Il arrive à trouver des mots qui ne sont pas creux, et il donne le sentiment qu’il pense ce qu’il dit. Il a, en plus, une grande maîtrise du timing.

Qu’entendez-vous par là ?

Dire « élisez-moi Premier ministre » deux jours après la victoire d’Emmanuel Macron est assez ahurissant, mais ça fonctionne totalement. Il s’est mis au centre du jeu. C’est d’une habileté étonnante, mais tout ça n’est lié qu’à sa personne. Les candidats LFI aux législatives de juin n’auront pas du tout les mêmes résultats.

La campagne de Valérie Pécresse a dévissé sur un discours. Le pouvoir des mots reste essentiel en politique ?

La politique est un spectacle vivant, il y a un côté théâtral qui compte énormément, oui. L’émission de télévision à laquelle la plupart des candidats ont participé, avant le premier tour, m’a particulièrement intéressée, dans ce registre. Tous les participants avaient droit à quelques minutes, à la fin, au cours desquelles ils devaient s’adresser directement au public présent sur le plateau. Il n’y en a que deux qui ont su s’en tirer dans cette situation, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon.

Qu’est-ce qu’ils avaient en plus par rapport aux autres ?

Jean-Luc Mélenchon a fait quelque chose de très malin : il avait un papier dans les mains. Le grand problème quand vous êtes face à un public – et c’est un professeur qui vous le dit – c’est qu’est-ce que vous faites de vos mains ? Grâce à cette feuille, sur laquelle il n’y avait peut-être rien de noté et qu’il n’a jamais regardée, il n’avait pas ses bras ballants, comme d’autres. Et c’est là où il y avait vraiment un art du spectacle. Emmanuel Macron lui aussi a su faire quelque chose de ses mains. Peut-être parce qu’il a fait beaucoup de théâtre et qu’il est très habitué au public. Tous les autres ont eu l’air d’épouvantails agitant les bras.

Il y a quelque chose de très théâtral chez le Président réélu ?

C’est une faiblesse qu’il aurait intérêt à gommer je pense. Lorsqu’il fait des discours, il adopte différentes tonalités, trop aisément surjouées. Et ça s’entend. Je pense qu’un homme politique est comme un professeur (excusez-moi encore de parler de mon métier). Il y a une dimension théâtrale dans ce qu’on fait, c’est vrai, mais nous ne sommes pas des acteurs. Emmanuel Macron a quelque chose de protéiforme, de très plastique, ce qui est un des éléments de la séduction. On ne peut pas nier la capacité de séduction de ce Président. Mais il a été réélu. Donc, malgré tout, ça marche.

C’est un Président séducteur qui a choisi une Première ministre moins « flamboyante ». Pourquoi ?

Vous oubliez que Jean Castex, malgré son accent chantant, est aussi un haut fonctionnaire. Si vous regardez bien, Édouard Philippe, Jean Castex et Élisabeth Borne ont des profils similaires. On a un Président qui aime l’apparat et les idées, mais aime s’appuyer ensuite sur un Premier ministre taillé pour gérer et administrer. Il y a une certaine cohérence. Un président pour la lumière et un Premier ministre plus technocratique.

« Je suis né dans les années 1930 »

Vous ne connaîtrez pas l’âge de Fabrice Humbert. Quand on lui demande son année de naissance, il répond par une pirouette : Intellectuellement et émotionnellement, je suis né dans les années 1930. Une période de grande violence politique, en France et en Allemagne marquée par la montée du nazisme, « peu à peu devenue le fond de [sa] matrice intelectuelle ».

Né à Saint-Cloud, professeur de français, il a d’abord enseigné pendant huit dans des collèges et lycées des Hauts-de-Seine et du Val-d’Oise. Agrégé de lettres modernes, il enseigne aujourd’hui la littérature dans un lycée franco-allemand des Yvelines et dans une classe préparatoire, à Versailles. Il a lui-même commencé à écrire alors qu’il était élève de terminale.

Son troisième roman, L’origine de la violence, remporte le prix Orange du livre en 2009 et le prix Renaudot du livre de poche l’année suivante. Lors d’une visite scolaire au camp de concentration de Buchenwald, un professeur de lycée croit reconnaître son père dans la photo d’un détenu – une histoire inspirée par ses propres origines familiales.

Dans Eden Utopie (2015), consacré à la violence terroriste d’extrême-gauche, en France, dans les années 1970, c’est du côté maternel qu’il est allé chercher.

Son dernier roman, Le Monde n’existe pas (2020), met en scène un journaliste enquêtant sur le meurtre d’une adolescence. Les mots pour le dire : de la haine et de l’insulte en démocratie, publié dans la collection Tracts Gallimard, est son premier essai.

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